La crise alimentaire mondiale

La crise alimentaire mondiale, article de Francis Serra paru dans Golias Hebdo - numéro 28

 Depuis quelques mois, l’actualité est dominée par la question de l’augmentation des prix alimentaires de base, les céréales notamment. Jusqu’aux ouragans qui ont ravagé le sud-est asiatique ces jours derniers, le dérèglement climatique a été relégué derrière la question alimentaire. Cette hausse des prix à l’échelle mondiale et ses effets de seuil pour les pays pauvres qui importent ces produits font passer des pans entiers de la population africaine de la précarité à la misère voire, dans quelques mois, à la famine si rien n’est fait.

 

Cent trente-cinq millions de personnes       sont concernées en Afrique

selon un rapport récent de la Banque Africaine de Développement. En février et en mars, Abidjan, Ouagadougou, Yaoundé, Le Caire ont été le cadre d’émeutes contre la vie chère qui ont fait plusieurs dizaines de morts, des jeunes surtout.

 

Paradoxalement et scandaleusement,      les causes soudaines de cette              détérioration sont bien connues

même si elles n’ont pas été anticipées par les institutions dont c’est pourtant le rôle. Cela pour la simple raison que les mécanismes de régulation confiés à l’unique main invisible du marché n’existent plus. La conjonction des politiques libérales imposées aux peuples africains par leurs dirigeants et les institutions internationales avec les politiques agricoles protectionnistes de l’Europe et des Etats-Unis a pour conséquence cette situation où les Cassandre d’hier sont les experts que l’on écoute enfin aujourd’hui et où les pyromanes des politiques agricoles antérieures aimeraient maintenant jouer les pompiers compassionnels. En France, il n’y a qu’à lire la chronique des articles qui se veulent lucides publiés dans le grand quotidien social libéral du soir comme celui écrit par quatre anciens ministres de l’Agriculture, dont deux chrétiens démocrates, ou par le Président de l’Agence Française de Développement pour se rendre compte que cette lucidité virginale s’arrête là où les responsabilités de cette situation, dramatique pour des millions de personnes, doivent être établies.


Le constat des experts et des responsables est hélas                                         particulièrement bien documenté.

La spéculation financière à court terme sur les produits alimentaires, l’augmentation de la demande mondiale, la diminution des surfaces agricoles consacrées aux produits vivriers au bénéfice des bio-carburants et de l’alimentation industrielle du bétail, les échecs répétés des politiques agricoles des Etats post coloniaux pourtant appuyées par des cohortes d’experts internationaux, les politiques agricoles en direction unique des cultures de rente, tout cela, comme dans un faisceau de causes convergentes a donné le résultat qui s’offre à nous (mais aussi en Haïti, voir plus loin...) : des émeutes de la faim en Afrique, l’exode rural et une urbanisation incontrôlée, la dégradation irrémédiable des sols, la disparition de la biodiversité.

 

             Devant cette situation,

les Églises et les ONG confessionnelles chrétiennes qui sont concernées par la question adoptent deux attitudes. D’une part, celle ancienne de la prise en charge caritative, au bon sens du terme, des personnes. Les centres de récupération nutritionnelle, les centres de soins, les aides à domicile portées par les Églises en Afrique sont dans beaucoup de pays les dernières structures qui fonctionnent encore et qui atténuent les effets de la crise. D’autre part le thème de la souveraineté alimentaire et celui de la défense de la production paysanne sont depuis longtemps mis en avant par de grandes organisations comme le CCFD. Elles ont développé une véritable expertise alternative avec l’aide de partenaires africains et privilégient les actions de plaidoyer pour influencer les décideurs publics.

 

L’augmentation des moyens des agences onusiennes pour faire face à la crise, la prise de conscience des décideurs politiques et de bonnes récoltes pour la saison 2008, pourront à court terme régler la situation.

Une fois de plus des experts agronomes (ne le sont-ils pas depuis longtemps ?) vont nous expliquer que la sortie de la crise passe par les intrants chimiques, la fertilisation des sols, la culture à grande échelle, la mécanisation forcée, les OGM, l’accompagnement social de l’exode rural, bref encore des solutions prométhéennes qui concourront à renforcer les causes structurelles de la situation actuelle. Mais si rien n’est fait à la racine pour revenir sur la régulation des marchés par la puissance publique au niveau mondial, pour repenser les accords commerciaux internationaux sur les produits agricoles, pour protéger et développer les productions locales vivrières et pour revoir nos modes de consommation alimentaires dans les pays du Nord, en définitive envisager une révolution copernicienne de notre pensée économique et de nos rapports à la vie, les solutions techniques même les mieux intentionnées ne serviront à rien. La bombe à retardement africaine dont la mèche est déjà largement entamée, nous sautera à la figure.


Aujourd’hui la figure emblématique du pauvre qui a faim, victime des puissances terrestres n’est plus celle compassionnelle de la mère africaine éplorée devant son enfant marasmisque au ventre ballonné ou bien la figure christique du paysan de l’Altiplano prêt à défendre, les armes à la main sa terre contre les latifundiaires réactionnaires, mais celle du jeune africain, urbain, déscolarisé, au chômage, désespéré, violent, individualiste et qui ne veut pas arbitrer dans ses maigres revenus informels au détriment de son téléphone portable ou de ses fausses Nike importées du Nigeria. Les travailleurs humanitaires des ONG doivent s’y faire.